Jaccottet, l’obscurité reste toujours un risque

Jaccottet, l’obscurité reste toujours un risque

Philippe Jaccottet est l’un des plus grands poètes francophones du 20ème siècle. Ses recueils tels que La promenade sous les arbres, Éléments d’un songe ou À la lumière d’hiver sont des témoignages de l’immense sensibilité du poète face à la nature et aux éléments de la vie, sensibilité qu’il arrive à rendre avec une mélodie et un rythme dans ses phrases et ses vers qui sont une preuve de son génie dans la maîtrise de la langue française.

L’obscurité est son seul récit, ainsi il a une place particulière, car le poète a trouvé nécessaire de passer par cette forme littéraire pour rendre ce qu’il ne pouvait exprimer au travers d’autres formes plus naturelles pour un poète. Outre ses magnifiques phrases et ses images puissantes (parfois blessantes), on peut trouver dans ce récit quelque chose de plus profond que la seule force poétique. Il nous aide à vivre grâce à ce qu’il nous raconte sur ses personnages, et ainsi il nous apprend à mieux naviguer dans ce monde, à mieux y vivre.


Résumé

Première partie :

Le narrateur, revenant d’un long séjour sur un autre continue, cherche à revoir son maître qui lui avait appris l’essentiel de ce qui le guidait. On lui révèle que son maître a été frappé de désespoir et qu’il a abandonné brusquement femme et enfant pour aller se cacher dans un immeuble misérable de la grande ville où il habitait.

Le narrateur toujours plein d’espoir de retrouver l’homme sage, heureux et triomphant qui lui avait donné des raisons de vivre quand il était perdu, entre dans l’immeuble qui se trouve dans un quartier douteux et infréquentable. Il retrouve donc son maître, dans un état lamentable, qui n’ose même pas se laisser voir par son élève, demandant à se dernier de lui rester dos tourné.

Le maître commence alors un long discours plein de désespoir et de réflexions nihilistes. Il avoue sa lassitude de la vie. Il n’arrive plus à manger, ne sort plus, signes d’une dépression sévère. Aspiré par le vide, accablé par le passage du temps, il n’avait plus même la volonté de chercher une réponse à ce qui le tourmentait. Tout lui semblait destiné au vide, et il trouvait absurde que la vie lui semble si insignifiante et qu’il soit pourtant si terrifié de devoir la quitter.

Le narrateur trouve très dures les paroles de son maître et ne s’attendait pas à ce que lui, qui lui avait appris toute la beauté de la vie, en arrive à de telles conclusions. Mais il continue à l’écouter toute la nuit jusqu’au levé du jour, quand le maître demande à son ancien élève de s’en aller.

Seconde partie :

Le narrateur sort bouleversé de voir son maître aussi brisé et envahi par autant d’obscurité, alors qu’il le pensait destiné à toujours plus de lumière. La tristesse envahit le narrateur à son tour pendant des semaines, comme s’il avait été contaminé lors de cette nuit difficile. Il voit en son maître comme une sorte de destin qui pourrait le toucher à son tour.

Il essaye malgré tout de s’en sortir, sentant une combativité naître en lui. Pour cela, il cherche dans ses souvenirs l’erreur de son maître, dans ce qu’il sait de l’enfance de ce dernier, dans les moments de bonheur qu’il a vécu auprès de lui. Au travers de ses souvenirs, il ressent comme si son maître avait trahi ses anciens enseignements et leur ancien bonheur. Il rejette les paroles désespérées de son maître qu’il considère aujourd’hui faisant partie des nihilistes qui ont toujours été ses ennemis.

En remontant le passé, le narrateur se rend compte qu’en réalité, son maître n’a jamais véritablement eu le courage d’affronter les difficultés de la vie et que sa solution était plutôt d’ignorer et d’oublier ce qui pouvait le gêner, au lieu de lui faire face. Erreur que ne veut pas faire le narrateur à son tour. Son maître a en fait toujours été fragile, toujours eu cette faiblesse qu’il cachait derrière ses mots d’une apparence de bonheur parfait et immuable.

Il condamne radicalement les conclusions nihilistes de son maître mais après réflexion, il trouve que lui-même a du mal à sortir de la tristesse dans laquelle il est tombé après la nuit passée avec lui. L’erreur ultime du maître était d’avoir sous-estimé la souffrance, et quand il l’a rencontrée dans toute sa puissance, il a été terrassé par elle. Le narrateur dit que, quant à lui, il considère la souffrance comme un point de départ, qu’elle est à la base de la vie et du monde. Et c’est ce qui l’aide à s’en sortir : combattre cette sorte d’assurance qui peut lui fait croire que le bonheur, une fois acquis, est permanent.


Ce qu’il nous apprend sur la vie

L’obscurité est le témoignage d’un homme du 20ème siècle, siècle nihiliste par excellence, dépourvu de valeurs et rempli de destruction, amenant nécessairement celui qui n’a plus d’accroche à tomber dans le gouffre du nihilisme. La première partie présente des paroles typiques d’un homme en dépression, qui l’a vécue comprend de manière limpide le monologue du maître, s’identifie avec lui et éprouve du rejet pour l’état dans lequel il est (ce n’est pas une manière de vivre), sinon, celui qui l’approuve est toujours dans la dépression.

Le maître s’obstine à penser que rien n’a de valeur, que la vie elle-même est un mensonge, une farce, une chambre de torture qu’on ne désire pourtant pas quitter. Il ne voit pas d’avenir pour lui, ni même d’intérêt d’en avoir un. Et c’est là le grand danger de la dépression, d’être dans l’obscurité, elle amène à une manière de penser qui dans le moment nous semble tout à fait logique, car elle explique notre état de malheur (on pourrait dire qu’elle la rationalise). Ce n’est pas qu’il n’y a pas d’avenir et que donc rien ne nous motive de faire quoi que soit, c’est que le dépressif est incapable de voir l’avenir, puisqu’il est dans l’obscurité. Comment voir devant soi alors que toute vision a besoin de lumière ? Être dans l’obscurité, c’est justement l’impossibilité de voir un avenir pour soi, et trouver que tout est destiné au néant puisqu’il n’y a que le néant qui nous apparaît. Ce n’est pas que le dépressif pense mal, c’est qu’il pense en accord avec l’état dans lequel il est. Ce qu’il doit comprendre est qu’il doit faire attention à ses pensées et en être méfiant, leur apparente logique ne dit rien de leur vérité. Il ne lui faut pas croire à tout ce qu’il pense. En revanche, c’est la lumière qu’il doit chercher au lieu d’essayer de se dire qu’il n’y a pas d’avenir alors que celui-ci est simplement caché derrière l’obscurité. Il doit agir de manière à laisser traverser la lumière jusqu’à lui, c’est-à-dire mettre en ordre sa vie et résoudre un à un les problèmes devant lui pour pouvoir petit à petit redécouvrir un avenir auquel il peut faire confiance.

Dans la deuxième partie, le narrateur qui a été profondément touché de voir l’état de son maître. Il est lui-même touché par une grande tristesse, et grâce à un sursaut de combativité, il essaye de voir comment s’en sortir en explorant le passé. Le narrateur cherche ainsi des indices pour comprendre comment son maître a pu tomber aussi bas alors qu’il paraissait aussi haut. Il ne cherche pas simplement à comprendre, mais également à trouver un moyen de ne pas tomber dans le même état auquel il se croit destiné. Ce qu’il découvre est très juste, très vrai, absolument essentiel, et il nous apprend beaucoup sur la nature de la vie et comment s’y comporter. Quels sont ces vérités que l’on trouve dans ce récit à propos du maître et de sa descente aux enfers ?

Le narrateur nous dit qu’en réalité le maître n’a jamais été aussi courageux qu’il paraissait, qu’au contraire il préférait toujours ignorer ses problèmes au lieu de les affronter, et c’est là une vérité qu’il faut absolument intégrer. Lorsqu’on met de côté nos problèmes, ils ne disparaissent pas mais ne font que s’empiler jusqu’à former une tour instable qui nous tombe dessus. Ne pas faire face à ses problèmes ne nous forme pas, ne nous grandit pas, au contraire nous rend plus faible et plus vulnérable aux prochaines difficultés, potentiellement plus dangereuses, qui peuvent venir. Il y a toujours des ennuis qui nous attendent, et si nous n’arrivons pas à régler les premiers qui nous atteignent et à apprendre d’eux à mieux agir, comment arriverons-nous à régler les suivants ? En évitant de nous confronter à nos problèmes, nous n’apprenons pas à développer nos résistances, à nous armer contre les aléas de la vie. Or il est impératif pour tout être vivant de le faire. Et de toute façon, ce n’est pas comme si nous avions le choix. Si nous ne faisons pas face à nos problèmes et essayons de les régler autant que possible, la dépression nous guette. Ce n’est pas comme s’il n’y avait aucun risque à ignorer ses problèmes. Ceux qui les affrontent ne trouvent pas cela amusant. Mais ils le font parce qu’ils savent que c’est nécessaire pour continuer à tenir debout et éviter la chute.

L’autre grande vérité du récit est énoncée lorsque le narrateur s’aperçoit que son maître était en fait trop confiant quant à son bonheur. Il sous-estimait la puissance de la souffrance, la réalité de la souffrance, sa présence permanente près des hommes. C’est le narrateur qui a raison : la souffrance est à la base de la vie, elle est toujours possible et elle peut très facilement nous amener au désespoir dans lequel le maître est tombé. Le bonheur en revanche n’est jamais acquis, il est d’une grande fragilité. Pour le préserver, il faut combattre tous le jours et faire des efforts pour le maintenir, pour ne pas laisser les choses glisser vers le chaos où elles semblent naturellement s’orienter. Si nous n’agissons pas, la souffrance est certaine. Nous serons condamné à la dépression qui viendra de la différence entre la quantité de problèmes que nous avons à affronter et notre capacité à les affronter. Nous devons lutter tous les jours pour préserver ce que nous considérons le plus précieux. Bien vivre est un effort quotidien. Ce n’est pas automatique et ne viendra pas tout seul.

Ce que nous apprend Jaccottet au travers de ce récit est que la chute dans l’obscurité est un risque que l’on court tous, et il nous aide à comprendre comment nous pouvons l’éviter. Il nous apprend que faire face à ses problèmes est impératif pour ne pas se laisser submerger par eux. Il nous apprend aussi que le bonheur n’est pas une évidence et qu’il n’est jamais permanent même une fois acquis avec certitude. Nous risquons toujours la chute si nous ne faisons pas attention à nous-mêmes quotidiennement et si nous ne luttons pas contre la souffrance qui nous assaille.

Laisser un commentaire