Le stoïcien sans émotions

Le stoïcien sans émotions

Hier, j’ai croisé une personne qui m’a fait réfléchir. Il était très rationnel, son regard était le même tout le temps, ses sourcils ne bougeaient pas d’un poil, ses expressions étaient figées, il ne disait que le strict minimum, il ne réagissait à rien, il n’était surpris de rien, il n’était emporté par rien.

J’étais très étonné devant cette curiosité. Je le regardais avec fascination. Je me suis dit : « est-ce que j’ai rencontré le Sage dont parlaient les stoïciens ? Il existerait donc, contrairement à ce qu’ils pensaient ? » Ce qui m’a le plus fait réfléchir, c’est quand je me suis dit qu’en fait, cette personne ne dégageait aucune personnalité. Il était lisse, effacé, absent. Son manque d’émotions le rendaient inintéressant, invisible. On ne le voyait pas. On ne se tournait vers lui que lorsqu’on avait quelque chose à lui demander, quand on avait besoin qu’il fasse quelque chose. Mais savoir qui il était ne donnait envie à personne.

Pourtant il n’était ni bête ni méchant. Il était simplement hyper rationnel, et ne projetait aucune émotion. Aujourd’hui on dirait de lui qu’il est chiant. Ce n’est pas un défaut en soi je dirais, mais ça n’aide pas.

J’ai passé un moment à penser à ce que dégageait cette personne, justement au fait qu’il ne dégageait rien. Cela m’a fait rappelé quelque chose d’essentiel, c’est que nos émotions nous donnent une dimension, elles marquent notre personnalité, elles nous font exister parmi les autres. On reconnaît souvent nos proches à leurs émotions : les colériques, les anxieux, les peureux, les joyeux.

J’ai pensé aux idéaux stoïciens et au travail que l’on fait sur nous-mêmes pour être moins sujets à nos émotions et d’être de plus en plus rationnels, et je me suis demandé si au bout du chemin, on ne risquait pas d’effacer ce qui nous donnait une dimension dans le monde. Est-ce à cette homme que j’ai croisé hier que ressemble quelqu’un qui a bien progressé dans le stoïcisme ? Ne pas être surpris, ne pas être emporté par rien, toujours montrer qu’on est rationnel et que tout est évident ?

Ce n’est pas le souhait de la plupart des gens. Le stoïcisme nous enivre quand il nous promet la sérénité et d’enfin ne plus souffrir, surtout quand on est en train. Mais peu de gens souhaiterait vivre avec une telle distance de nos émotions. Passer sa vie à vouloir se protéger, et finalement arriver au bout du compte et se dire qu’on ne s’est pas noyé. Oui, mais on n’a pas vu la mer !

Je suis navré quand je vois des pratiquants du stoïcisme montrer de la froideur, l’absence d’émotions, et feindre d’être les champions de la rationalité, qui en fait les protège. Encore plus quand ces apprentis stoïciens utilisent la rationalité comme excuse pour être impolis et dédaigneux des autres. Ce n’est pas une communauté stoïcienne que j’aimerais fréquenter.

Le stoïcisme peut nous aider à vaincre les émotions qui veulent nous vaincre, mais pas à les effacer, pas à les enterrer. Il n’est pas question de vivre sans émotions et de ne transmettre que froideur et rationalisme. Chaque chose à son espace, son utilité. Nous voudrions tout de même vivre avec nos proches les émotions qui nous soudent, leur montrer l’amour qui nous attache à eux, être heureux à la naissance d’un neveu, et dévoiler la nostalgie du foyer où on a grandi.

Le stoïcisme est là pour nous aider à mieux vivre, pas pour nous ruiner la vie. Peut-être que c’est une phase du développement de l’apprenti stoïcien d’effacer ses émotions et de surjouer sa rationalité, mais il ne vaut mieux pas qu’il en fasse sa finalité.

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