Les plus belles citations de Sénèque – Lettres à Lucilius – Livre XVII et XVIII – Lettres 101 à 109

Les plus belles citations de Sénèque – Lettres à Lucilius – Livre XVII et XVIII – Lettres 101 à 109

Lettre 101

« Ainsi, donc, mon cher Lucilius, hâte-toi de vivre et compte chaque journée pour une vie distincte. L’homme qui s’est donné cette armature, celui qui a vécu chaque jour sa vie complète, possède la sécurité ; mais qui a l’espoir comme raison de vivre voit le présent lui échapper d’heure en heure. »

« Beaucoup sont prêts pour des pactes encore plus dégradants : prêts même à trahir un ami afin de conserver l’existence, à livre de leur main leurs enfants à la prostitution afin de jouir d’une lumière témoin de tous ces crimes. Dépouillons-nous donc de la passion de vivre, et sachons que peu importe à quel moment on souffre ce qu’il faut souffrir tôt ou tard ; que l’important est d’être homme de bien et non d’être homme longtemps ; que souvent, pour être homme de bien, il ne faut pas vivre longtemps. »

Lettre 102

La collectivité diffère essentiellement de l’homme de bien. Qu’un homme de bien me considère, c’est pour moi comme si tous les gens de bien avaient le même sentiment ; tous l’auront, en effet, s’ils viennent à me connaître : leur jugement sera égal, sera pareil, car il plongera pareillement dans le vrai. Entre eux aucun désaccord ne peut exister ; c ‘est donc comme si tous avaient le même sentiment, puisque en avoir un autre leur est impossible. »

« Qu’on dise plutôt combien il est naturel à l’homme d’étendre son esprit jusqu’à l’immensité. L’âme humaine est chose grande et généreuse ; elle n’admet pas d’autres frontières que celles qu’elle a en commun avec le dieu. »

« Le jour que tu redoutes comme le dernier de ton existence, c’est le jour de ta naissance à l’éternité. »

« Abandonne d’un cœur calme des membres désormais inutiles ; laisse là ce corps que tu habitas si longtemps. Il sera mis en pièces, écrasé, anéanti : tu t’en affliges ? c’est un accident ordinaire : on ne manque pas de détruire les membranes qui enveloppent les nouveau-nés. Pourquoi tant chérir ces lambeaux comme s’ils tenaient à ta personne ? Ils n’ont fait que te couvrir. Voici venir le jour qui t’arrachera au compagnonnage d’un ventre infect et puant. À ce ventre, autant que tu le peux, dérobe-toi de suite par un premier essor. Devenu étranger au plaisir, à moins qu’il ne se rattache toujours à l’ordre de la nécessité, élève-toi dès ici-bas à de plus altières et de plus sublimes méditations. Un jour la nature te découvrira ses arcanes. Le brouillard qui t’entoure se dissipera ; de toutes parts une éclatante lumière te criblera de ses rayons. Imagine-toi l’éblouissant éclat de tant d’astres confondant leurs feux. Nulle tache d’ombre n’altèrera cette sérénité. Toutes les parois du ciel projetteront une égale splendeur : l’alternance du jour et de la nuit est la loi de notre infime atmosphère. Tu diras : « Ma vie s’est passé parmi les ténèbres », à l’heure où, de tout ton être, tu apercevras la pleine lumière, qu’en ce monde tu entrevois obscurément par l’étroite ouverture de tes yeux. »

Lettre 103

« La tempête menace avant de se déclarer, l’édifice craque avant de crouler, la fumée signale l’incendie : mais la malfaisance humaine frappe à l’improviste, d’autant mieux dissimulée qu’elle opère de plus près. Tu as tort si tu te fies à la physionomie des gens que tu coudoies : êtres humains en effigie, portant des cœurs de fauves. »

« Mais de la philosophie elle-même qu’advient-il ? Elle ne doit pas être pour toi objet de parade ; beaucoup de ses adeptes coururent divers périls pour l’avoir pratiquée d’une manière insolente et rebelle. Son rôle est de t’extirper tes vices, non de dénoncer ceux des autres. »

Lettre 104

« Il faut en effet condescendre aux légitimes affections et quelquefois, quand même les misères physiques exercent leur poussée, il faut, par égard pour les siens, voire au prix de dures souffrances, rappeler à soi la vie, retenir le souffle qui s’exhale, attendu que l’homme de bien est tenu de rester en ce monde non tant qu’il lui plaît, mais tant qu’il le doit. Penser qu’une épouse, un ami, ne valent pas la peine qu’on prolonge son existence, s’obstiner à mourir, c’est trop douillet. Quand l’intérêt des siens l’exige, l’âme doit se contraindre et ne pas se dérober aux siens, même si elle a envie de mourir, même si elle a commencé à mourir. C’est le fait d’une âme grande que de retourner à la vie pour l’amour d’autrui, comme l’ont fait nombre de grands hommes. »

« Oh ! comme ce serait une chance pour certains de pouvoir s’évader d’abord de leur propre personne ! En réalité ils vont chargés d’eux-mêmes, s’inquiétant, se gâtant, s’affolant. Que sert-il de franchir la mer, de passer de ville en ville ? Tu demandes le moyen d’échapper aux maux qui t’accablent ! Hanter d’autres lieux ? Non : être un autre homme.

« L’argent est un bien à tes yeux : tu trouveras ton supplice dans la pauvreté ; dans la pire de toutes, la pauvreté imaginaire. En effet, avec toute la fortune que tu possèdes, si quelque autre possède plus que toi, tu te crois en déficit de tout ce dont il te dépasse. »

« Tu t’étonnes de fuir en vain ? ce que tu fuis est avec toi. Commence donc par t’amender, par te décharger de tes fardeaux ; à ces désirs qu’il faudrait extirper, mets au moins une borne qu’ils respectent. Nettoie ton cœur de toute méchanceté. Si tu veux d’heureux voyages, guéris celui qui t’accompagne. L’avarice te tiendra, tant que tu logeras avec un avare et un pingre ; l’orgueil te tiendra, tant que tu auras commerce avec un orgueilleux. Jamais tu ne déposeras ton humeur cruelle, dans la cohabitation avec un bourreau ; la camaraderie avec des séducteurs réveillera le feu de la débauche en toi. Si l’on veut dépouiller ses vices, il faut se retirer loin des vicieux exemples. L’avare, le séducteur, le cruel, le fourbe t’auraient fait bien du mal proches de toi : or ils sont en toi. »

« Ce n’est pas la difficulté qui fait manquer d’audace ; c’est le manque d’audace qui fait la difficulté. »

Lettre 105

« Il y a dans la conversation un charme pénétrant et déducteur qui, comme l’ivresse ou l’amour, tier hors les secrets. Nul ne taira ce qu’il aura entendu ; nul ne redira simplement ce qu’on lui aura dit. »

Lettre 107

« L’hiver amène la froidure, il faut se geler ; l’été ramène la chaleur, il faut étouffer ; quelque part la rencontre d’un fauve, ou d’un être humain pire que les fauves. » L’inondation emportera ceci, le feu dévorera cela. Tel est l’ordre des choses, on n’y peut rien changer. Mas ce que nous pouvons faire, c’est de revêtir une âme grande et digne d’un homme de bien, qui nous fortifiera contre les choses fortuites et qui nous fera consentir à la nature. »

Lettre 108

Certains viennent pour entendre, non pour apprendre, comme on est attiré au théâtre par l’appât du plaisir, l’espoir de se délecter à entendre un discours, une belle voix ou une pièce. Tu pourras constater qu’ils sont en forte proportion, ces auditeurs pour qui la salle du philosophe ne saurait être que le pied-à-terre de leurs loisirs. Ils ne songent pas à s’y défaire de quelque vice, à y recevoir quelque règle de vie pour contrôler leurs mœurs : ils ne veulent qu’épuiser les satisfactions de l’oreille. »

« Gravons ceci dans notre âme, enregistrons-le comme un céleste oracle : « les meilleurs de nos jours, pour nous, pauvres mortels, sont toujours les premiers à fuir. » Pourquoi les meilleurs ? Parce que ce qui reste n’est qu’incertitude. Pourquoi les meilleurs ? Parce que jeune on peut s’instruire, on peut tourner au bien une âme flexible, encore maniable ; parce que ce temps est propre à l’effort, propre à la mise en œuvre de la pensée par les études, à l’entraînement du corps par des activités. Ce qui reste à vivre est moins actif, plus languissant, plus proche du terme. Que toutes nos visées aient donc pour objet, et tous nos efforts – délibérément détachés de ce qui n’est que divertissement – pour but unique, d’éviter que le temps ne nous ait déjà laissés en arrière, à l’heure où nous comprendrons enfin sa vertigineuse, son incoercible célérité. »

« Il faut tenir le gouvernail que la vague veut nous ravir, lutter corps à corps avec la mer, dérober au vent les voiles : quel secours puis-je attendre de celui qui est à la barre effondré et vomissant ? Or les tempêtes de la vie ne sont-elles pas infiniment plus terribles que celles qui secouent le navire ? On veut non un parleur, mais un pilote. »

Lettre 109

« Les hommes de bien sont utiles les uns aux autres, car ils mettent en action les vertus et maintiennent leur sagesse en bon état. Chacun d’eux a donc besoin d’un autre sage pour discuter et réfléchir avec lui. Le savoir-faire des lutteurs s’entretient par l’exercice de la lutte ; un accompagnateur stimule le jeu des musiciens. Le sage a besoin pareillement de tenir ses vertus en haleine : ainsi, se stimulant lui-même, il reçoit encore d’un autre sage du stimulant. »

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