Michel Onfray – résumé de Sagesse, ou Comment être digne d’être humain

Michel Onfray – résumé de Sagesse, ou Comment être digne d’être humain

Vivre n’est pas une jolie randonnée où tout se passe pour le mieux sous un soleil agréable, c’est une tâche qui est souvent difficile et pleine de dangers. Comment les affronter alors ? Comment agir ? C’est-à-dire comment vivre ?

Dans cette époque où justement l’on ne sait plus vivre – preuve en est tous ceux de plus en plus nombreux qui tombent facilement dans la frénésie, la tristesse, l’égarement de soi, la dépression, le nihilisme, ou qui agissent n’importe comment et accusent les autres des maux qu’ils ont provoqués eux-mêmes – nous avons besoin de maîtres, d’enseignement, d’apprentissage, nous avons besoin de sagesse. Il y a des manières déplorables de vivre, et d’autres honorables. Nous avons besoin d’éviter les premières et d’explorer les secondes, mais nous avons d’abord besoin de connaître la distinction entre les deux.

En ce temps où il est plus facile de vivre mais plus difficile de savoir vivre, Michel Onfray nous livre l’écrit le plus nécessaire de notre âge. Celui qui permet de comprendre notre paysage, et d’avoir la force et le courage de l’affronter, de le surmonter, ou au moins de savoir le supporter et de ne pas être écrasé par la difficulté de vivre. Pour ne pas céder à ce qui nous détruit et blesse nos proches, et au contraire accéder à ce qui nous renforce, et les protège. Le monde n’est pas plus fort que nous. Il n’est pas non plus notre domaine, notre possession. Mais nous pouvons bien y vivre si nous apprenons à y vivre correctement, comme nous, humains, sommes supposés vivre : avec notre nature, dans la nature, en même temps que la nature. Michel Onfray nous y aide à travers quelques verbes : Penser, Exister, Souffrir, Vieillir, Se suicider, Mourir ; Engendrer, Parler, Aimer, Aimer, Venger, Consoler ; Posséder, Agir, Réfléchir, Croire, Contempler, Rire.


N.B. :
Je ne soutiens pas la totalité des idées contenues dans ce livre, notamment celles des chapitres Se suicider et Engendrer qui ont un écho nihiliste qui me déplaît. Pour le reste, le texte appelle à l’honneur, au courage, à la droiture, aux valeurs qui fortifient le corps et l’âme, tout cela en grande partie grâce à l’exercice du stoïcisme qui est la base philosophique qui me permet, depuis que j’en ai commencé la pratique, de chaque jour mieux vivre et de m’améliorer afin d’être un meilleur être humain, non seulement pour mon bénéfice, mais pour celui de ceux qui m’entourent et finalement le monde entier.


Première partie : soi, une éthique de la dignité

Penser, qu’est-ce que devenir disciple ?

La parole philosophique a été depuis trop longtemps dévoyée, manipulée, abusée pour servir des intérêts personnels de certaines personnes sans scrupules. Or « il faut redonner à la rhétorique sa puissance véritable et sa fonction qui sont de permettre de bien construire une pensée. » Et la pensée dont on parle n’est pas simplement un tas d’idées brillantes pour impressionner, mais un projet existentiel pour construire un être humain capable de s’orienter dans le monde. « Cette discipline [la rhétorique] apprend à bien penser pour bien agir et bien se conduire. »

Comment apprendre alors ? La réponse est simple : de ceux qui savent. « La philosophie exige un maître. » Mais ce n’est pas un maître qui domine ses disciples, qui les manipule et les endoctrine, mais un maître qui leur cartographie le monde, qui leur décrit l’environnement, puis leur donne des directions, et enfin les laisse prendre le chemin qu’ils auront choisi.

« Le plus simple est d’aller voir du côté de la philosophie antique. » Nous pouvons trouver dans l’école stoïcienne, par exemple, des maîtres capables de nous orienter durant toute notre existence. Le Manuel d’Épictète, Les Pensées de Marc-Aurèle, et les Lettres à Lucilius de Sénèque sont des textes qui forgent une vie.

Exister, que faire de son temps ?

L’otium, c’est-à-dire vivre à l’écart de l’agitation des villes, vivre dans le loisir du temps retrouvé, permet d’arrêter de simplement vivre et de commencer enfin à vraiment exister. L’être humain peut enfin découvrir ce qui lui échappe d’habitude : la beauté de la nature, les parfums de l’air, la sensualité des objets, le bon goût des aliments, le bruit des champs de blé sous le vent. L’esprit humain peut se rediriger vers le corps pour redécouvrir ce qui porte son existence : « Il n’y a pas de philosophie ou de sagesse sans le corps du philosophe ou du sage. Il est la première brique de l’édifice existentiel. »

L’otium permet de se recentrer sur ce qui est essentiel et de ne pas se préoccuper de ce qui est accessoire. « Cet art de se mettre ou de se remettre au centre de soi-même permet de créer un axe existentiel à partir duquel s’organise le monde pour soi. Il faut donc faire le vide pour trouver le chemin de plus d’être de l’être. Écarter les fâcheux et élire les amis, mettre le monde à distance et se faire un monde à sa main, choisir tout ce qui fait de nous des sujets de nous-mêmes, faire taire le bruit des autres, des gens, du monde pour n’entendre plus que le silence entre soi et soi, quitter les villes et préférer les campagnes. »

Le temps d’une vie humaine est suffisant pour exister à celui qui sait l’employer. « L’emploi du temps est emploi de soi ; le sage emploi du temps est sage emploi de soi. »

Souffrir, comment être ferme dans la douleur ?

La souffrance est indissociable de la vie. Elle est inévitable, et la vérité est qu’elle ous paraît souvent effrayante tant elle peut parfois prendre des proportions gigantesques. Elle est inévitable alors pour mener une existence digne, il nous faut « être ferme dans la douleur ». Comment faire avec elle si nous ne pouvons l’éviter ? Il faut voir du côté des stoïciens qui ont développé une pratique de l’endurance. Pour eux, « il n’y a pas d’existence objective de la douleur mais seulement une perception subjective : elle est ce que je la fais être et rien d’autre. Autrement dit : la souffrance est une représentation et, en tant que telle, le pouvoir de mon jugement est total sur elle. »

Il y a trois pas vers cette pratique d’endurance, vers la sagesse :

1. Faire la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas (cf. http://www.apprendreavivre.fr/ce-qui-depend-de-nous-ce-qui-ne-depend-pas-de-nous/).

2. Savoir que nous n’avons de pouvoir que sur ce qui dépend de nous.

3. Maîtriser son jugement sur ce qui nous trouble.

Cette volonté permet de contrôler la douleur et de ne pas la laisser envahir notre existence. Il est indispensable de savoir que nous pouvons maîtriser notre volonté, notre jugement, et rediriger notre esprit vers autre chose que la douleur qui veut toute notre attention.

Nous pouvons parfois davantage souffrir d’un mal que l’on croit va arriver dans l’avenir que de souffrir lorsque le mal est là. Or nous nous infligeons nous-mêmes cette souffrance par anticipation car nous n’avons pas appris à nous servir de notre vouloir pour mieux juger notre situation et nous épargner les souffrances de l’imagination.

Maîtriser son jugement, ses représentations, savoir ce qui dépend de nous et agir sur lui, savoir ce qui n’en dépend pas et ne pas s’en plaindre ; tout cela est un travail difficile et rigoureux du philosophe pour pouvoir se prémunir de la souffrance non nécessaire, pour affronter dignement la douleur, et dépasser les moments difficiles qui n’arriveront pas à terrasser son être et sa volonté.

Vieillir, comment bien vieillir ?

« La leçon cardinale pour bien vieillir est qu’il faut bien vivre la vie qui précède la vieillesse. » Il y a plusieurs choses à considérer pour la vieillesse : ce que l’on fait des années qui nous mènent à elle, dans quel état physique on l’atteint, et qu’est-ce qu’on y fait une fois qu’on y est.

Nous pouvons laisser les années passer, les heures se succéder et nous dire que nous pourrions accomplir plus tard ce que nous voudrions accomplir tout de suite. Mais cela veut dire se laisser vieillir et n’avoir pas déployé toutes les forces que nous aurions pu démontrer ; c’est laisser la place au regret de n’avoir pas profiter de sa vigueur et de son temps pour accomplir quelque chose de valeur ; c’est tomber dans l’amertume une fois la vieillesse arrivée de ne plus pouvoir remonter le temps. Ce n’est pas très sage de se laisser vieillir ainsi. « La vie bien remplie, bien mener sa vie, avoir accompli beaucoup de bonnes actions : voilà comment on peut bien vieillir. »

Si la vieillesse vient, et que nous en sommes conscients, que nous ne nous mentons pas et que nous savons qu’elle est une difficulté pour le corps, alors il faut nous y préparer. Il nous est impossible d’éviter de vieillir alors nous n’irons pas blesser notre corps durant la jeunesse, le maltraiter, le scarifier, en abuser. Il faut le maintenir et bien le traiter. « L’imprévoyance en la matière sait se faire payer cher le jour venu. Tempérance, sobriété, frugalité, vertu, économie, pondération, modération, calme, voilà qui construit un corps que la vieillesse attaquera avec moins d’efficacité s’il a été tenu, bien tenu. À défaut, la vigueur de la jeunesse ayant été consumée en son temps, elle manquera le moment venu de l’automne ou de l’hiver de sa vie. »

Enfin, une fois dans l’âge de la vieillesse, cela revient à une question de jugement sur ce qui nous arrive. Nous pouvons bien nous plaindre de n’avoir plus la même énergie, de n’avoir plus le corps d’antan, mais ces complaintes ne nous rendront que plus faibles et n’ajouteront rien à notre vie. Si nous n’avons plus la même énergie : bien, nous sommes libérés de toutes les contraintes qui en demandent. Nous n’avons plus corps d’antan : bien, nous profiterons plus des joies de l’esprit. « Il existe une objectivité du vieillissement, nul n’en disconviendra, mais il y a aussi une subjectivité de ce qu’on en fait.

Se suicider, quand faut-il quitter la vie ?

« Au contraire de notre époque nihiliste qui n’offre plus aucun repère stable et digne de ce nom, les Romains ne se suicident pas vraiment par dégoût de la vie, par défaut de puissance vitale, par épuisement de l’âme. Ce serait même plutôt l’inverse : les Romains ont des valeurs, ils croient à leurs vertus, ils estiment que l’honneur et la gloire, le courage et la bravoure, la droiture et l’honnêteté, la fidélité et la piété, la loyauté et la dignité sont les principes fondateurs de leur cité et qu’y manquer c’est déchoir, ne plus mériter de vivre. »

« On cherchera en vain des Romains qui se seront ôté la vie pour des prétextes futiles : des garçons ou des jeunes filles en pleinde force de l’âge qui échouent dans leurs études ; des adultes qui perdent leur travail ; un homme dont la femme qu’il convoite refuse les avances ; une rupture amoureuse ; les affres d’un divorce ; une incapacité à donner un sens à sa vie – et autant d’autres motifs qui trahissent plus des blessures narcissiques de qui ne parvient pas à être adulte qu’une détermination virile à prendre son destin en main en exerçant sa liberté. »

Mourir, comment apprivoiser la mort ?

« Ce qui est vivant ne vit qu’en s’opposant à ce qui veut l’abolir. Ce combat définit la vie, toute vie. »

La mort n’est rien en elle-même. Ce n’est pas un événement de la vie car elle arrive après la vie, pas pendant la vie. C’est ce que considéraient les épicuriens : tant que la vie est là, la mort n’est pas là puisque nous sommes vivant, et quand la mort est là, nous ne sommes plus là puisque nous ne sommes plus vivants. Donc la mort ne devrait pas nous concerner. Or elle nous angoisse à cause des représentations que l’on s’en fait en tant que vivant, en l’imaginant avec des yeux de vivant, alors que le mort n’a plus de regard. Donc c’est une autre représentation que nous pouvons maîtriser, c’est notre manière de la considérer qui nous la rend difficile à admettre.

Si la mort a du pouvoir sur nous, nous pouvons avoir du pouvoir sur l’idée que nous avons de la mort. Nous pouvons prendre en considération la période avant la naissance qui est aussi inconnue que la période après la mort. Nous ne questionnons jamais la première alors que la seconde est toujours une terreur. « Le néant d’où l’on vient ne nous effraie pas, pourquoi donc le néant vers lequel on va nous effraierait-il ? » Notre jugement peut prendre en considération ces deux sentiments différents et essayer de juger la vie après la mort comme il juge l’obscurité avant la naissance.

« Il reste cette idée consolante de la mort comme sommeil éternel, comme un repos sans réveil ou un endormissement sans son aube. » La mort, aussi effrayante qu’elle puisse paraître peut aussi être vu comme un sommeil dont on ne se réveille pas. Elle perd alors toute sa force sur nous : l’idée familière du sommeil permet d’apaiser l’idée angoissante de la mort.


Deuxième partie : les autres, une morale de l’humanité

Engendrer, pourquoi fait-on des enfants plutôt que rien ?

« De quel droit un homme ou une femme, puis, depuis peu, deux partenaires avec ou sans sexe, voire trois sans relations sexuelles, décident-ils que leur vouloir suffit à faire sortir du néant un être qui n’a rien demandé, en ne lui proposant pour seul projet que de perdre chaque jour un peu plus de la vie qui le conduire un jour à la tombe ? »

« Quand on croit aimer pour son compte, être charmé par une personne qu’on estime douée des qualités que notre biologie lui confère (on sait que l’amour rend aveugle…), imaginer qu’on a découvert le prince ou la princesse charmante, se sentir ravi par l’existence et la présence d’un être, c’est que notre cerveau, sollicité par ce que l’on aura vu, baigne dans un court-bouillon d’ocytocine dont la fonction consiste à envoyer le mâle vers une femelle pour qu’il en résulte un enfant afin que l’espèce assure ainsi sa vie et sa survie. »

Parler, qu’est-ce qu’avoir une parole ?

Les coups-bas, le mensonge, l’infidélité, la trahison, autant de vices qui semblent être portées en vertu aujourd’hui tant elles sont admirées, applaudies, approuvées dans les films et les séries, tant elles semblent servir d’exemple à une jeunesse qui veut réussir malgré tout. Mais il y a une autre manière d’exister qui n’a peut-être plus grande audience mais qui mérite tous les meilleurs applaudissements. L’honneur : c’est une valeur qui ne tombera jamais totalement en désuétude tant qu’il y aura des âmes nobles qui refuseront la soumission et la compromission, et il y en aura toujours, fussent-ils rares.

Avoir une parole « c’est donc s’engager. À Rome, la fidélité à la foi jurée, la fides, est une valeur cardinale. Étymologiquement, elle renvoie à la confiance, au crédit, à la promesse, à la protection. Elle est donc la condition de possibilité de tout contrat. Si l’on parle pour ne rien dire, alors on discrédite, on supprime le crédit, on démonétise, on fait perdre la valeur, on émet une fausse monnaie, on frappe de la monnaie de singe. »

Donc avoir une parole, c’est être une personne sur qui l’on peut compter, que l’on appelle et qui répond, qui promet et qui tient sa promesse. Lorsque l’on donne sa parole, on engage toute sa personnalité, tout ce que l’on représente par rapport aux autres, surtout par rapport à ceux qui comptent : aux proches, à la famille, aux amis. Vous avez une parole d’honneur et ils le savent par vos actions, car les mots ne se gravent dans les esprits que lorsqu’ils deviennent vivants. C’est une question de loyauté envers ce que l’on s’estime être et envers les amis envers qui nous sommes loyaux : « Qu’est-ce que la loyauté ? Elle suppose des pratiques comme la constance dans la démonstration des preuves d’amitié, une exactitude dans l’acquittement des devoirs envers l’ami, une pratique scrupuleuse de cette amitié, le respect des intérêts de son ami, l’interdiction du rappel des bienfaits qu’on lui a prodigués, la sincérité dans les conseils, le soutien indéfectible, la protection de sa personne et de sa famille, une entraide permanente, la bienveillance mutuelle. Elle est au centre, donc de l’amour et de l’amitié. »

Aimer, qu’est-ce qu’aimer d’amour ?

L’amour, ce qui nous tourmente le plus, tant nous ne savons pas l’estimer. Nous ne savons pas juger de ce qui se passe dans notre esprit, dans notre corps, nous cédons à une imagination qui n’a aucune réalité et nous agissons n’importe comment. L’amour est la chose la plus chère que nous voulons, elle est aussi celle que nous sabotons le plus facilement.

Nous nous trompons sur ce que nous voulons, sur ce que nous ressentons, sur nos sentiments, et nous croyons vouloir l’amour mais c’est plus souvent l’amour qui nous veut, ou ce que l’on croit être de l’amour. « Il nous faut savoir que ce que nous prenons pour de l’amour n’est bien souvent que la libido, le désir, la voix de la nature en nous qui veut que nous copulions pour nous reproduire afin d’assurer la pérennité de l’espèce. » Notre nature nous fait vouloir ce que nous pensons vouloir par notre propre chef. Or la nature nous envoie à une guerre contre nous-mêmes et souvent contre l’être aimé, sans nous donner ni les armes pour réussir ni les boucliers pour se protéger. Nous sommes exposés à la violence des sentiments qui nous enivrent et nous sommes blessés parfois sans possibilité de rétablissement.

Il y aurait trois solutions à cette « maladie » qu’est l’amour. « La première consiste à ne pas vouloir sombrer quand on sait que le naufrage menace. » C’est-à-dire ne pas céder à la nature qui nous trahit. « La deuxième consiste à traiter le problème en mécanicien des fluides. » C’est-à-dire obéir à la nature, mais faire comme pour l’envie de manger, la faire taire avec n’importe quelle nourriture… « Et puis il existe une troisième solution pour échapper à l’amour et qui est : l’amour… J’entends : l’amour véritable. » C’est-à-dire lorsqu’on ne cherche pas l’amour pour ce que la nature veut, mais qu’on cherche l’amour pour ce que notre humanité veut : « Aimer c’est vouloir vivre, vieillir et mourir avec une personne. » « Aimer c’est choisir les défauts de celui avec lequel on va s’engager à vivre parce qu’il est plus facile de choisir ses qualités. »

Les passions violentes ne sont pas les signes d’un amour véritable mais d’une nature qui nous envoie à notre mort psychologique. L’amour que l’on devrait chercher est celui qui veut l’éternité d’une vie (s’engager avec l’être aimé), pas l’éternité d’un instant (se trouver avec l’être aimé).

Enfin, il faut savoir que « Aimer c’est choisir les défauts de celui avec lequel on va s’engager à vivre parce qu’il est plus facile de choisir ses qualités. »

Aimer, qu’est-ce qu’aimer d’amitié ?

L’amitié n’est pas qu’une affaire de bon temps passé. Nous pouvons passer de belles soirées avec des copains, rire, nous amuser, puis oublier leur existence aux moments les plus importants et dans les affaires les plus urgentes.

Qu’est-ce qui est important dans une amitié alors ? Qu’est-ce que l’on peut gagner de mieux à part quelques rires ou même une assistance pour quelques pépins ici et là ? Ce que l’on peut chercher chez l’ami, dans la véritable amitié, c’est la force nécessaire pour devenir quelqu’un de meilleur. L’ami n’est pas celui qui vous envie lorsque vous avez réussi ou qui cache le moyen pour vous d’atteindre une meilleure situation personnelle (c’est-à-dire un meilleur soi), l’ami est celui qui vous pousse vers cette réussite et qui vous révèle la manière d’atteindre un bonheur que vous n’auriez pas eu sans lui. « L’amitié permet, à deux, d’obtenir ce que seul on n’atteint pas : un degré supérieur d’être. »

Une amitié peut se défaire comme tout bien qui s’acquière. Mais c’est un bien qui dépend de nous car c’est nous qui sommes responsables de sa formation, et c’est nous qui serons responsables de sa destitution. L’amitié « est une réalité et, en tant que telle, soumise aux effets du temps, du changement, de l’entropie. Tout ce qui vit s’abîme, l’amitié est vivante, elle s’abîme donc. »

C’est notre rôle de savoir avec qui former une amitié lorsqu’elle peut bénéficier aux deux, et avec qui la rompre lorsque l’autre ne se montre plus digne d’amitié. Mais c’est aussi notre rôle de ne pas laisser cet ami sombrer dans le mal qui nous fera rompre notre amitié avec lui. « C’est donc par affection, par amitié, qu’on dira à son ami où, quand et comment on estime qu’il fait fausse route et qu’il risque de tomber dans le précipice éthique. »

Venger

« La vengeance est donc le juste châtiment de la faute morale. Le règlement de la faute réside dans l’immanence païenne. C’est ici et maintenant que se règlent les problèmes terrestres du déshonneur. Si les dieux ont leur mot à dire, c’est après que les hommes ont dit et fait le nécessaire.

« Faut-il se venger ? Oui bien sûr… Comment ? Non pas par le crime ou le meurtre, ni même par la mort volontaire ou toute autre solution qui ferait couler le sang, le sien ou celui des autres. […]

« On se venge en gardant la mémoire de l’offense et en se souvenant de ce qu’est vraiment le fond du personnage en question : celui qui s’est déshonoré ne mérite pas qu’on le frappe mais qu’on se souvienne de son déshonneur et que, dans son for intérieur, on sache qu’il fait partie d’un autre monde – celui des êtres sans vertu. Perdre son honneur : quelle punition plus grande pour qui, comme moi, croit encore en la puissance de cette vertu ? »

Consoler

Il y a des événements dans la vie qui viennent brusquement détruire le monde dans lequel on se trouve et nous laissent brisés, pendant longtemps, peut-être trop longtemps, parfois indéfiniment. Mais c’est injuste dans vivre dans un tel chagrin, c’est injuste de laisser toute sa vie future être déterminée par un moment de sa vie passée. Pour ces moments difficiles comme une trahison, la perte d’un être cher, d’un enfant, la philosophie propose une manière de surmonter ces difficultés au travers de la consolation.

L’école stoïcienne est une école de la volonté. Pour elle il y a toujours la possibilité de dépasser ses peines en ayant un bon jugement sur elles, en sachant rediriger notre volonté vers la dignité et la cessation des complaintes sur ce que nous ne pouvons rien, et en sachant sur notre souffrance qu’elle n’est présente que tant que nous la faisons durer et que nous la nourrissons. Tant que nous ne faisons pas un acte volontaire pour réduire la souffrance, nous y resterons et nous en ressentirons la douleur. « Si les consolations ne consolent point, ce n’est pas à cause d’elles, mais de leurs lecteurs qui ne veulent pas être consolés. […] Dès lors, si elles ne produisent pas leurs effets, c’est que l’affligé nourrit en lui l’affliction comme une fleur du mal. »

L’épicurisme est une école du plaisir et de l’ataraxie qui est l’absence de troubles. Pour elle, un moyen moins stricte et rigide que celui des stoïciens pour réduire la souffrance d’un événement difficile est celui de l’oublier en se concentrant sur autre chose : « Il faut donc détourner de sa pensée le souvenir ou la crainte du mal. Et, pour ce faire, écarter le chagrin de soi en se concentrant sur d’autres objets. » Il faut donc divertir son esprit tourmenté en l’occupant à des plaisirs qui pourront aider à guérir l’âme : « il faut remplir son présent avec des choses agréables afin de permettre au temps de faire son œuvre d’usure de la peine. »


Troisième partie : Le monde, une écosophie du monde

Posséder, comment posséder sans être possédé ?

À chaque fois que nous passons devant un magasin, devant une boutique, devant un restaurant, nous voulons avoir ce qu’il y a à l’intérieur. Nous sommes constamment à la poursuite de ce que nous n’avons pas, et il y a infiniment plus de choses que nous n’avons pas que de choses que nous avons. Comment agir devant une telle disproportion ?

« La question : « Comment posséder sans être possédé ? » passe par une diététique du désir. » C’est-à-dire que pour ne pas être obsédé par la possession, il faut réguler nos désirs en construisant un rapport sain à notre corps. Il faut savoir comment vouloir : savoir ce que l’on veut, pourquoi on le veut, et si c’est vraiment nécessaire de l’avoir.

« Ni trop, ce serait luxe, ni trop peu, ce serait ascèse. » Le philosophe doit faire preuve de frugalité. Privilégier le nécessaire avant tout. Dans l’alimentation par exemple, il faudrait : « manger ce qui convient : manger sans précipitation ; manger ce qu’il faut ; manger pour la santé plus que pour le raffinement ; manger une part égale à celle des commensaux : manger aux heures des repas et non en dehors des heures prévues à cet effet. »

Enfin, posséder sans être posséder ne veut pas dire ne rien posséder : « il y a parfois dans l’affectiation d’austérité et dans la posture du dépouillement une grande débauche d’orgueil, une morgue suffisante. » Ceux qui disent ne rien vouloir posséder sont obsédés par la non possession. Et ce n’est pas non plus être libre du désir.

Agir, faut-il s’occuper de la politique ?

« Les Romains ne philosophent pas avec des idées ou des mots, des discours ou des arguments, des sophismes ou de la rhétorique, mais avec des faits et gestes silencieux mais éclatants, susceptibles d’être imités. »

« Les stoïciens tiennent en effet en haute estime philosophique la notion et la réalité de justice. Non pas comme une idée pure, un concept ethéré, un bibelot d’inanité sonore grec, mais comme un principe destiné à produire des effets dans le réel. »

La justice est un combat à poursuivre pour le bien de tous, même si l’effort n’est pas récompensé, même si l’on se retrouve devant l’ingratitude des bénéficiaires, même si nous y perdons dans le combat.

Réfléchir, comment se penser dans le monde ?

Réfléchir a deux sens principaux en français : ce que fait le miroir à la lumière, et le fait de penser en soi-même. Ainsi penser en soi-même est similaire à la réflexion du miroir : réfléchir, c’est se questionner en se mettant devant soi.

Une certaine manière de réfléchir est une pratique philosophique qui a été codifié en autres par les stoïciens sous le nom « examen de conscience. » (cf. http://www.apprendreavivre.fr/exercice-spirituel-lexamen-de-conscience/)

Il consiste à revoir le soir son comportement dans la journée pour voir ce qui a été mal fait afin de se corriger. Ainsi, la pratique consiste à : « établir une listee ; l’examiner ; mettre en perspective la pratique et la théorie ; mesurer l’écart entre les deux mondes ; juger de ce qui reste à accomplir pour approcher la sagesse ; se donner un cap pour l’action le jour suivant. »

Croire, qu’y aurait-il à croire ?

Les croyances, notamment religieuses, ne sont pas mauvaises en elles-mêmes, la croyance en des dieux n’importe pas « pourvu qu’ils n’invitent pas les hommes à mourir de leur vivant, à haïr la vie et le désir, à mépriser les femmes et le plaisir, à torturer le corps et la chair sous prétexte qu’avec un pareil holocauste on s’ouvre les portes d’une vie éternelle – quand on sera mort… »

Or il existe la possibilité d’une spiritualité immanente qui n’aurait pas besoin d’un au-delà pour justifier la vie sur terre. « La seule religion digne de ce nom est celle qui nous unit à l’ordre des choses qui est purement matériel. Particules dans un monde de particules, atomes dans un monde atomique, il nous faut jubiler ici et maintenant de cet agencement qui ne se répétera pas. L’éternité n’est pas à venir, elle est ici et maintenant – pourvu qu’on le veuille. »

Contempler, que nous apprend la nature ?

Nous vivons connectés à un autre monde que celui où nous vivons réellement. Ainsi la nature devient lointaine et quand la nature s’éloigne, la vie fait de même. Le monde est alors obscure et incompréhensible. Or « pour savoir et connaître le monde, pour le vivre, il faut l’avoir sous les pieds, il faut même, réellement, que le pied nu se pose sur le sol. » Car c’est le contact direct avec la terre est la seule manière de sentir son existence concrète.

Puis il y a le ciel qui nous montre la grandeur du monde. « Quiconque n’a pas été initié une fois à la magie stellaire est condamné à ne savoir du ciel que ce que les livres en disent – c’est comme connaître le miel sans jamais y goûter, juste par le ouï-dire d’un traité d’apiculture. » Le ciel aussi a besoin d’être exploré, conquis, admiré, pour pouvoir mettre son existence dans le contexte de la grandeur. Le ciel nous donne matière à méditer sur toute notre présence dans l’univers. « Seuls les atomistes ont vu ce que qui s’y trouve : une puissance sereine, pour ne pas dire une force tranquille, un élan vital ou une volonté de puissance qui fait naître une immense quiétude. Une quiétude à laquelle on accède par la contemplation des magies vitalistes de la terre et des leçons dynamiques du ciel. »

Nous pouvons apprendre de la nature, pourvu que nous nous en approchions.

Rire, quelle raison est la dérision ?

La dérision n’a pas juste pour but de démolir, de détruire, de moquer, comme l’aimerait un nihiliste misanthrope. La dérision peut aussi servir pour montrer les défauts et l’inadéquation entre le discours et l’action. Ainsi le vrai philosophe est celui qui vit sa philosophie, au lieu de simplement réciter ses textes. Le rire permet de pointer du doigt ceux qui ne sont pas fidèles à leurs paroles : « Lucien invite moins à rire de la philosophie qu’à se moquer des philosophes qui ne vivent pas la philosophie qu’ils enseignent, ce qui est proprement tenir la discipline véritable en haute estime. Derrière ce dont il rit se cache le sérieux du philosophe véritable qui sait que, selon la formule bien connue, en matière de sagesse, le bien ne fait pas de bruit et le bruit ne fait pas de bien. »

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