Apprendre à vivre : Pierre Hadot et la vie philosophique

Apprendre à vivre : Pierre Hadot et la vie philosophique

« Pendant que l’on attend de vivre, la vie passe1 », dit Sénèque. Ce qui est plus grave est que la vie passe, qu’elle passe vite, et qu’elle ne passe pas sans bruit. On est tout le temps agité par tous les événements qui nous arrivent, on se laisse emporter par le moindre mouvement, on n’arrête pas de tomber dans les mêmes pièges qu’on nous tend ou qu’on se tend soi-même, et c’est toujours la même course qu’on mène vers on ne sait quelle destination. On cherche à avoir, et pendant ce temps on oublie d’être, et pendant ce temps, la vie passe. Et alors ? Pourquoi est-ce qu’on aurait besoin d’être ? Ce n’est pas justement ce que cherchent ceux qui n’arrivent pas à avoir ?

On pourrait entendre quelqu’un dire : « Regardez toutes mes possessions, vous n’êtes pas envieux de tout ce que je vous montre : ma belle maison, ma belle voiture, ma belle carrière, ma belle femme… » Il y a de quoi envier certainement, ne serait-ce que pour toute la protection que cela apporte, mais malgré tout, comme beaucoup de monde, tu es rempli d’angoisses de ce qui va t’arriver dans l’avenir, tu n’arrives pas à te détacher de ce qui t’es arrivé hier, ou le mois dernier, ou avant, et tu passes ton temps à ruminer ton passé ; tu ne sais pas profiter de ce que tu possèdes déjà et c’est comme si tu ne l’avais pas, tu as aussi peur de le perdre ; et toi-même tu envies ceux qui possèdent davantage, qui sont plus intelligents, plus puissants, ou plus chanceux et tu méprises tous ceux que tu considères en dessous de toi. Cette manière de vivre n’est pas attirante. Au final, tu es comme la plupart d’entre nous, tu ne sais pas vivre et tu es triste.

L’être humain a réussi à se perpétuer jusqu’à aujourd’hui et on pourrait croire qu’après quelques dizaines de milliers d’années d’existence il aurait appris à vivre, par expérience. Mais non, l’être humain n’a pas développé la capacité de vivre, il ne s’est perpétué que parce qu’il a appris à survivre. Est-ce que notre condition nous condamne alors à toujours essayer de survivre et à ne jamais vraiment vivre ? Parce que vivre bien, finalement, n’est pas nécessaire à la nature, le bonheur est superflu quant à l’objectif de perpétuer l’humanité. Et pourtant le bonheur est ce que désire tout homme, et ce n’est pas une erreur de jugement ou un désir illusoire.

« Mais le bonheur n’existe pas, voyons ! » disent les gens profonds, or c’est vraiment tragique de l’entendre de la bouche de quelqu’un qui a longtemps vécu dans le malheur, car lorsqu’on est longtemps triste, on commence à croire qu’il n’y a que de la tristesse dans le monde et c’est tout à fait naturel puisque c’est tout ce que l’on voit autour de soi pendant un bon moment. C’est ce qui masque toute joie possible, car lorsqu’une douleur est là, elle se fait entendre comme une fanfare. On est triste et on peut croire que les gens heureux vivent dans un monde à part, donc que la joie ne peut pas nous atteindre, et une armée d’idées noires peuvent se succéder dans un esprit longtemps plongé dans la tristesse. Or le bonheur et le malheur sont d’un seul et même monde, ils sont de ce monde-ci, de notre monde. Ils ne sont jamais toujours parfaits, malheureusement pour le premier, heureusement pour le second, mais ils sont imparfaitement là. Et si l’on doute de l’existence du bonheur, il suffit de demander ce qu’en pense quelqu’un de véritablement malheureux, dont le malheur cause une souffrance terrible, et certainement il vous dira : « si seulement je pouvais arrêter d’être malheureux. » Le bonheur, c’est au moins de ne pas être malheureux.

Le bonheur est peut-être un rêve que certains réalisent momentanément, mais le malheur est certainement un cauchemar que beaucoup vivent quotidiennement. Et ce n’est pas comme si le malheur avait un fond. On peut croire à un moment que ce n’est pas possible d’être plus malheureux que ce qu’on est et c’est comme si le sort vous entendait et venait vous prouver le contraire. « Tu oses me défier, mouahaha, je vais te montrer tous mes talents » et on entend son rire maléfique et son écho infini. Mais on n’est pas malheureux seulement parce que vivre est difficile, exigeant, épuisant, on est malheureux parce que plus globalement on ne sait pas vivre. Et on ne sait pas vivre parce qu’on ne nous a pas appris à vivre.

 

 

Apprendre à vivre avec les philosophes

Survivre est évident, il suffit de ne pas mourir. Vivre est en revanche beaucoup moins évident. C’est une compétence que certains acquièrent facilement, peut-être parce qu’ils sont de nature heureuse et joyeuse, mais la plupart d’entre nous ne savons pas y faire. La frénésie, la vanité, la colère, la rumination, l’angoisse, la haine, l’envie, tout nous traverse et nous déchire, tout nous attaque et nous gagne. Toutes ces émotions qui nous attristent, tout notre comportement déplorable, tout notre rapport au monde extrêmement réduit et superficiel, ce sont des signes qu’on ne sait pas vivre, et on ne nous a pas appris à vivre car peut-être que ce n’est pas ce que l’on attend de nous. On nous apprend à penser mais seulement pour calculer, pour répéter, pour produire et reproduire. Et tant qu’on y arrive, le reste, c’est-à-dire bien penser pour bien vivre, n’importe pas.

Mais il y a eu, il y a fort fort longtemps, une tribu d’irréductibles philosophes qui considéraient que leur discipline, la philosophie, cherchait justement à apprendre aux hommes à mieux vivre et à se dépouiller de tout ce qui rend leur vie misérable. C’est ce que nous rappelle un indispensable philosophe contemporain, Pierre Hadot, de ses illustres prédécesseurs2 : « La philosophie à l’époque hellénistique et romaine […] est une manière de vivre. » La philosophie n’était donc pas seulement un discours et des pensées, elle était un choix de vie qui avait un but3 : « La philosophie était une méthode de progrès spirituel qui exigeait une conversion radicale, une transformation radicale de la manière d’être. Manière de vivre, la philosophie l’était donc dans son effort, dans son exercice, pour atteindre la sagesse. »

Le bien le plus précieux pour le philosophe est donc la sagesse, c’est ce qu’il cherche et il la cherche parce qu’il se rend compte que vivre est une tâche difficile que l’on ne sait pas mener à bien sans une éducation, sans un effort sur soi pour savoir éviter tous les maux qui nous atteignent et nous ruinent4 :« la sagesse était un mode de vie qui apportait la tranquillité d’âme (ataraxia), la liberté intérieure (autarkeia), la conscience cosmique. Tout d’abord la philosophie se présentait comme une thérapeutique destinée à guérir l’angoisse. »

La philosophie est donc la quête de la sagesse. La sagesse est un savoir vivre, un savoir être, et tout savoir peut s’acquérir. Il faut donc apprendre à vivre et travailler sur soi pour se dépouiller des passions tristes, des peurs absurdes qui nous empêchent d’avancer, de l’angoisse qui nous paralyse, du regret qui nous enferme dans le passé, de la colère qui nous consume, de l’envie qui nous fait détester nos semblables. Vivre en philosophe, c’est se libérer de ses chaînes mentales, et atteindre une conscience plus grande du monde que celle qui nous emprisonne à l’intérieur de nos pensées incessantes et nos ruminations de tout ce qui va mal dans notre vie.

 

 

La philosophie dont nous avons besoin

Ces philosophes antiques qui cherchent la sagesse n’ont pas grand-chose à voir avec la plupart de ceux que l’on considère philosophes aujourd’hui. La philosophie antique n’a pas pour but d’impressionner, ce n’est pas une philosophie pour paraître intéressant, mais une philosophie pour vivre mieux, pour s’en sortir. La philosophie comme elle est présentée aujourd’hui ne date pas du 20ème siècle. Jouer avec des mots pour ne pas dire grand-chose d’utile est une tendance que connaissait Sénèque, au premier siècle déjà, et contre laquelle il mettait en garde son disciple Lucilius5 : « Élève haut ta pensée, sage Lucilius, laisse là les puérilités littéraires de ces philosophes qui ravalent la plus magnifique chose à un jeu de syllabes ; dont les minutieux enseignements rapetissent et énervent l’esprit. »

Il semble qu’il y ait une épidémie de ces gens-là depuis le début de la philosophie. La vanité n’est pas une nouvelle fonctionnalité de l’homme du 20ème siècle, c’est une fonction native dans la conception et l’architecture humaine. Les philosophes au discours interminable seront donc toujours là, mais ce n’est pas d’eux dont nous avons besoin. Nous avons besoin de ceux pour qui « la philosophie ne consiste pas dans l’enseignement d’une théorie abstraite, encore moins dans une éxégèse de textes, mais dans un art de vivre, dans une attitude concrète, dans un style de vie déterminé, qui engage toute l’existence6. » Il s’agit de se transformer, de changer d’attitude pour mieux affronter le monde.

Les philosophes antiques, dans leur quête de sagesse, voulaient promouvoir la morale et la vertu, qui sont aujourd’hui devenus des insultes dans la bouche des personnes intelligentes, preuve que l’intelligence et la sagesse sont deux qualités différentes. Or vouloir la morale et la vertu ne sont que des grands mots pour dire que l’on veut apprendre le courage, la justice, la générosité, la compassion, la tolérance, l’amour. Ce ne sont pas là des sujets simples à aborder, on ne devient ni courageux ni juste ni généreux sans effort, encore une fois ce n’est pas évident de vivre. Mais si l’on devait décomposer l’apprentissage de la vie en plusieurs sections, ce ne serait pas tout à fait insensé d’essayer de s’améliorer dans chacune de ces valeurs et dans beaucoup d’autres.

Et vivre est la première des choses que l’on fait, c’est une activité que l’on n’arrête jamais. Quand Montaigne entend quelqu’un dire « je n’ai rien fait aujourd’hui », il s’insurge et répond7 : « Quoi ? N’avez-vous pas vécu ? C’est non seulement la fondamentale mais la plus illustre de vos occupations. » En effet, quoi que l’on fasse, on est en train de vivre. Et la plupart des gens n’essayent pas de le faire au mieux. C’est ce que les philosophes veulent nous apprendre, il veulent nous pousser à mieux vivre, à mener à bien le projet humain le plus fondamental. Mais s’ils veulent nous pousser, il faut aussi que l’on veuille avancer.

 

 

Vivre en philosophe

Être philosophe, c’est-à-dire essayer d’avancer vers la sagesse, n’est pas une tâche aisée, ce n’est pas non plus un loisir, ni une occupation du dimanche, on n’est pas philosophe le temps d’une conversation. C’est un travail quotidien, un effort sur soi, un combat contre soi-même, une lutte qui nous fait avancer vers la vie meilleure que nous souhaitons, moins angoissée, moins frénétique, moins vaine, moins triste. S’exercer à la philosophie est « un acte continuel, un acte permanent, qui s’identifie avec la vie, un acte qu’il faut renouveler chaque instant8. » Le philosophe cherche la sagesse mais il sait qu’elle sera toujours inaccessible car c’est un idéal et tout idéal est inaccessible. La philosophie reste pourtant nécessaire car peut-être que nous n’atteindrons jamais la sagesse, mais le progrès que nous faisons en la cherchant n’est jamais une petite avancée. Une vie avec plus de sagesse reste une vie mieux vécue et c’est une immense victoire.

Mener une vie philosophique est une grande entreprise, c’est une ambition qui est certainement encore plus difficile aujourd’hui : trop de distractions, trop de films très bien produits, trop de séries à intrigue complexe, trop de livres aux histoires fantastiques, trop de jeux vidéos à la créativité débordante. Il y a de quoi se divertir avec qualité jusqu’à son dernier jour. Mais le divertissement est loin d’être un but enviable, c’est une solution de facilité et d’évitement de ce qui est important et essentiel pour nous. Peu de gens rêvent de passer leur vie à se divertir, mais c’est le chemin que la plupart prennent. En revanche, le philosophe cherche à mieux se maîtriser, se comporter, se libérer, il cherche à s’améliorer pour atteindre le meilleur de ce qu’il peut être et de ce qu’il peut donner. Vivre en philosophe est une ambition que peu de personnes veulent poursuivre, car c’est une tâche difficile, mais pour nous elle est nécessaire. C’est une ambition de grande ampleur mais qui n’est pas hors de notre portée. Nous en avons besoin car nous voulons bien vivre, et nous en sommes absolument capables.

 

 

1 Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 1. Traduction de Pierre Hadot.

2 Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, La philosophie comme manière de vivre.

3 Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, La philosophie comme manière de vivre.

4 Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, La philosophie comme manière de vivre.

5 Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 71.

6 Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Exercice spirituels, Apprendre à vivre.

7 Montaigne, Les essais, livre III, De l’expérience.

8 Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, La philosophie comme manière de vivre.

 

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Références à lire :

Pierre Hadot, exercices spirituels et philosophie antique, surtout les articles « Exercices spirituels » et « La philosophie comme manière de vivre ». À lire aussi « Qu’est-ce que la philosophie antique ? » qui devrait être le premier livre pour apprendre la philosophie aux jeunes. Pierre Hadot, un trésor du patrimoine français.

Les lettres à Lucilius de Sénèque, un livre que je lirai encore et encore, sans cesse pour toujours apprendre plus, pour toujours me rappeler de ce que j’oublie. Ces lettres sont destinées à moi et à vous autant qu’à Lucilius. Vous pouvez trouver une très belle traduction chez Arléa qui porte le nom très juste de « Apprendre à vivre ». Je vous conseille d’ailleurs toute leur collection poche « retour aux grands textes » qui est vraiment une collection fabuleuse où vous pouvez trouver des livres essentiels comme les « Pensées pour moi-même » de Marc Aurèle, « Ce qui dépend de nous » qui regroupe le manuel et les entretiens d’Épictète, vous y trouverez aussi Lucrèce et beaucoup de Sénèque. Une très belle collection à applaudir : https://www.arlea.fr/Poche-Retour-aux-grands-textes

Montaigne, « Les essais », que vous pouvez trouver en intégralité en français moderne chez Arléa dans cette même collection. Mais je conseille plutôt dans cette collection une anthologie qui s’appelle « Le meilleur des essais » qui peut plus facilement vous introduire à l’âme de cet homme merveilleux qu’était Montaigne. Encore un autre trésor du patrimoine français.

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