Irvin Yalom, regarder le soleil en face (1/3)

Irvin Yalom, regarder le soleil en face (1/3)

Irvin Yalom est un psychiatre et très respecté psychothérapeute spécialisé dans la thérapie existentielle, ainsi qu’un écrivain célèbre dont les romans tels que Et Nietzsche a pleuré ou La méthode Schopenhauer ont été vendus à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires à travers le monde.

Dans son livre Le jardin d’Épicure, regarder le soleil en face, il nous propose une introduction à sa thérapie existentielle qui a pour but de nous libérer de nos peurs primitives et de nous aider à mieux vivre et mener une existence plus riche et plus humaine. Je propose ici un résumé des idées les plus fortes que l’on peut retenir du livre de ce fabuleux psychothérapeute (et être humain) qui peuvent nous apprendre à mener une meilleure vie.

La blessure mortelle (ou le problème fondamental)

La mort est omniprésente dans la vie humaine. Nous nous savons limités et cette conscience de notre mortalité génère des angoisses qui nous empêchent de bien vivre. Afin de contrer l’angoisse et la peur de la mort, les êtres humains réagissent de différentes manières : certains défient la mort en prenant des risques insensés, d’autres ont recours à de l’humour macabre pour la tourner en dérision, d’autres encore se tournent vers des récits religieux de vie éternelle après la mort en niant ainsi complètement son existence.

Yalom nous suggère que la philosophie antique peut donner de très bonnes réponses face à l’angoisse de la mort : « Il me semble que la sagesse antique, notamment celle des anciens philosophes grecs, est parfaitement adaptée à notre époque.1 » Il pense particulièrement à Épicure dans lequel il reconnaît le « thérapeute proto-existentiel par excellence. »

Tout en s’aidant de la philosophie d’Épicure, Yalom nous propose ses propres observations et réflexions, développées au cours de plusieurs années de psychothérapie avec de nombreux patients, afin de nous aider à mieux regarder la mort en face et nous libérer de notre angoisse face à elle ; car selon lui, au lieu de davantage nous angoisser, faire face à notre mortalité nous aidera à enrichir notre vie.

Reconnaître l’angoisse de la mort

L’angoisse de la mort peut apparaître de plusieurs façons chez les individus. Plusieurs personnes sont sujettes à des attaques de paniques qui les paralysent. On peut se réveiller à 3 heures du matin en sueur terrifié d’être bientôt pris par la mort. Certaines personnes sont terrorisées par l’immensité de l’éternité et la pensée d’être morts à jamais. D’autres personnes ne cessent de s’imaginer des scénarios où ils se retrouvent face à la mort comme par exemple d’être enterrés alors que leurs amis sont à la surface. Je pourrais ajouter que les personnes petrifiés face à la pensée de prendre un avion montre leur profonde angoisse par rapport à leur mortalité. Plus généralement, l’angoisse de la mort se manifeste dans l’angoisse de voir le danger partout et de ne jamais se sentir en sécurité.

Les rêves aussi donnent une prise à notre angoisse de la mort, particulièrement les cauchemars qui « réveillent le dormeur et représentent le rêveur face à un danger mortel : en train de courir à toutes jambes pour échapper à un assassin, de tomber d’une grande hauteur, de se cacher pour échapper à une menace mortelle, de mourir réellement ou d’être déjà mort.2 »

Yalom nous propose enfin que certaines situations provoquent particulièrement et presque systématiquement l’angoisse de la mort3 : « une maladie grave, la mort d’un proche ou une atteinte irréversible à votre sécurité fondamenetale – un viol, un divorce, un licenciement ou une agression. Leur représentation fera en général naître une angoisse de mort jusqu’alors occultée. »

L’angoisse de la mort peut parfois s’attacher à un autre événement qui la cache, et on peut s’en rendre compte lorsque la réaction de la personne face à cet événement est disproportionnée par rapport à sa gravité. L’histoire de Susan l’illustre : agitée et les yeux gonflés de larmes, cette femme est venu en urgence consulter Yalom après que son fils a été mis en prison car il a été retrouvé drogué et en possession de cocaïne. Bien sûr toute mère sera triste de voir son enfant dans cette situation, mais la réaction de Susan était trop violente. Elle pensait que son fils allait mourir en prison. Elle ne comprenait pas pourquoi son fils lui faisait subir ça alors qu’elle l’imaginait plutôt dans un avenir prospère. Yalom trouvait que sa réaction était tout de même excessive, et il fut surtout frappé par le profond sentiment d’impuissance de Susan. En fait, très souvent les parents voient en leurs enfants un projet d’immortalité, et lorsque ces derniers ne réalisent pas leurs vœux et les déçoivent, les parents rejettent l’échec de leurs propres espérances sur leurs enfants. Yalom avait également remarqué un pansement sur le cou de Susan qui était dû à une chirurgie esthétique qu’elle s’était offerte pour ses soixante ans. Cela indiquait de plus en plus à Yalom que l’angoisse de la mort était peut-être responsable de la réaction de Susan face à l’emprisonnement de son fils. Quand il lui suggéra cela et qu’ils en aient discuté pendant quelques séances, Susan se rendit compte qu’elle avait reporté ses propres angoisses sur son fils. Elle n’est pas sortie de là avec uniquement cette réalisation, elle a également pris la décision d’arrêter son travail de comptable qui n’était pas idéal pour son tempérament d’extravertie et d’aller ouvrir avec son mari une maison d’hôte dans la Napa Valley (terre viticole californienne).

Ce qu’on apprend de ce chapitre est que l’angoisse de la mort peut se manifester de différentes manières, surtout face à une difficulté et à notre impuissance face à elle, et s’en rendre compte nous permet non seulement de réduire l’angoisse mais de nous transformer afin de ne pas laisser les regrets s’imposer dans notre vie.

L’expérience révélatrice

Ce que Yalom appelle expérience révélatrice est ce moment où nous changeons radicalement de perspective sur notre vie lorsque nous faisons face à un événement majeur qui nous confronte à la mort. La personne changée a bien plus conscience de son existence et commence à mener une vie où les choses les plus importantes pour elle passent en premier et les choses insignifiantes ne la préoccupent plus. Ce genre d’expérience pousse à vivre une vie plus authentique, à arrêter de s’engouffrer dans ce qui n’a finalement que très peu de valeur comme la recherche de la gloire, de l’argent, de la reconnaissance, et à enfin réaliser ce qui compte vraiment pour nous, se rapprocher des gens qu’on aime et apprécier la beauté de la nature, de la vie.

Yalom raconte plusieurs histoires de ses patients qui ont vu leur vie changée après une expérience révélatrice :

— Après la mort d’une amie proche, Julia a commencé à devenir sévèrement hypocondriaque et à éviter toute activité qui pouvait la mettre en danger. Elle se rend compte durant sa thérapie qu’elle a passé sa vie à travailler pour accumuler de l’argent plus qu’il ne lui en fallait, et qu’elle n’a jamais poursuivi sa vocation pour la peinture. La mort de son amie lui a fait comprendre que sa vie pouvait finir sans qu’elle n’ait accomplie tout ce qu’elle aurait aimé accomplir, autrement dit sans avoir vécu pleinement sa vie.

— À l’âge de 16 ans, James a perdu son grand-frère dans un accident de voiture. Trente ans plus tard, James est un assistant juridique qui déteste son métier, qui boit excessivement et qui n’a aucune vraie relation à part celle conflictuelle avec sa femme. Il découvre durant sa thérapie que la mort de son frère a beaucoup déterminé dans sa vie depuis son adolescence et l’a empêché de se pencher sur lui-même. Cette révélation l’a profondément changé : « il cessa brusquement de boire, améliora considérablement ses relations avec sa femme, quitta son travail et se lança dans le dressage de chiens d’aveugle – une profession qui avait une vraie signification en lui permettant d’offrir quelque chose d’utile au monde. »

— Pat était divorcée depuis quatre ans, et maintenant qu’elle avait trouvé un homme qu’elle aimait, des crises d’angoisses n’arrêtaient pas de la frapper. Elle l’aimait mais étrangement, le voir était un supplice pour elle, le présenter à ses amis était inconcevable. Pat a petit à petit compris que ce qui l’angoissait était le fait qu’en apparaissant avec cet homme, elle se fixait, elle montrait son choix, et lorsqu’on fait un choix, on renonce à toutes les autres possibilités. C’est-à-dire qu’elle ne pouvait plus chercher un homme plus jeune ou plus intéressant. Elle se rendait compte également qu’elle ne pouvait plus revenir en arrière, que son divorce était une réalité derrière elle et qu’elle ne pouvait plus complètement refaire sa vie. Cela lui permit d’enfin se tourner vers l’avenir et de s’engager avec l’homme qu’elle aimait.

Plusieurs événements peuvent provoquer des expériences révélatrices dans la vie, ce sont souvent des moments critiques de l’existence :

– la perte d’un être aimé

– une maladie mortelle

– la rupture d’une relation intime

– des anniversaires importants (cinquante, soixante ans, etc.)

– la perte d’un emploi

Lors d’un de ces événements majeurs dans la vie, l’angoisse de la mort que l’on peut ressentir doit être examinée, car en elle peut se trouver la clé de l’éveil de la conscience vers une vie plus authentique, plus riche et globalement meilleure pour soi.

1Irvin Yalom, Le jardin d’Épicure, chapitre 1

2Irvin Yalom, Le jardin d’Épicure, chapitre 2

3 Irvin Yalom, Le jardin d’Épicure, chapitre 2

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