L’attention à soi : l’exercice spirituel le plus puissant pour changer

L’attention à soi : l’exercice spirituel le plus puissant pour changer

Changer pour devenir un meilleur soi est tout à fait possible. C’était ce qu’entreprenaient les philosophes antiques. Pour eux, la philosophie « est une conversion qui bouleverse toute la vie, qui change l’être de celui qui l’accomplit. Elle le fait passer d’un état de vie inauthentique, obscurci par l’inconscience, rongé par le souci, à un état de vie authentique, dans lequel l’homme atteint la conscience de soi, la vision exacte du monde, la paix et la liberté intérieures.1 »

Donc vous aussi vous avez pris la décision de changer, mais très vite vous vous rendez compte qu’une décision ne suffit pas. Les impératifs ne font rien. Quand on est rongé par la rumination et les pensées compulsives et qu’on se dit : « il faut que j’arrête toutes mes pensées négatives », « il faut que je sois plus confiant », « il faut que je prenne soin de moi », « il faut que je m’améliore et que je devienne une meilleure personne », on se rend bien compte que rien ne change en disant tout cela. Il faut, il faut, il faut, il faut… Les impératifs sont faciles à formuler, mais ils ne font rien, ils ne changent rien en eux-mêmes. Une fois qu’on a défini ce qu’on veut faire, il faut aussi savoir comment le faire, comment y arriver. Vous avez la volonté de changer mais vous n’y arrivez pas, alors vous baissez les bras, et ce n’est pas parce que vous ne le voulez pas assez, vous savez très bien à quel point c’est important pour vous de changer, combien c’est nécessaire, combien c’est peut-être vital ; vous n’y arrivez pas parce que vous ne connaissez peut-être pas la manière d’y arriver, vous avez le désir de changer, mais vous vous y prenez mal, vous n’avez pas l’outillage pour attaquer le problème. C’est comme si vous vouliez abattre un arbre, un vieux chêne, et que vous ne saviez utiliser que vos mains, alors qu’il vous faudrait une tronçonneuse, une hache, ou au moins un couteau de cuisine…

Les philosophes antiques savaient qu’il ne suffisait pas de discours pour se transformer, pour être plus philosophe, c’est-à-dire pour avancer vers plus de sagesse. Être plus sage, c’est corriger sa vision du monde pour qu’elle soit plus correcte, plus proche de la réalité, plus cohérente avec le monde, plus adéquate pour vivre sur terre. Et c’est pour opérer cette transformation de vision du monde qu’ils ont formulé et qu’ils ont pratiqué ce qu’on appelle des exercices spirituels.

Lorsque vous voulez travailler votre corps, vous savez bien ce qu’il faut faire, vous sortez courir ou faire du vélo, vous pratiquez du football, du basket, du tennis, vous allez à la salle de sport et vous soulevez des poids, et vous savez que ce que vous faites a pour but de renforcer votre corps, que les exercices que vous répétez sont fait pour que vous maîtrisiez plus ce que votre corps arrive à réaliser, et que les grands efforts que vous fournissez sont un investissement pour atteindre votre but, qui est de travailler, renforcer et maîtriser votre corps. Les exercices spirituels ont justement quant à eux le but de travailler, de renforcer et de maîtriser votre esprit. Et l’esprit peut aussi être travaillé, il fait partie du corps, il n’est pas une entité externe comme si notre corps était possédé par un alien ou par un fantôme, l’esprit est un élément du corps qui change lorsqu’on le stimule par des exercices, comme lorsqu’on stimule les muscles par des mouvements particuliers. L’esprit n’est pas immuable, vous ne pensez pas aujourd’hui comme vous pensiez quand vous étiez adolescent (enfin j’espère, ou sauf si vous avez encore 16 ans), et peut-être qu’il y a à peine quelques années, vous étiez moins anxieux ou vous étiez moins effrayés ou vous étiez plus énergique et plus confiant. C’est qu’il y a eu des événements qui ont stimulé votre esprit pour être ce que vous êtes aujourd’hui, et rien n’indique que vous ne pouvez pas inverser le processus en stimulant votre esprit autrement. Il faudrait prendre les exercices spirituels des philosophes comme des outils qui produisent une fonction, cette fonction est celle de travailler votre esprit pour permettre le changement. Ce ne sont pas des formules magiques qui transforment une citrouille en carrosse, ce sont plutôt des outils de construction qui servent à assembler progressivement des pierres pour former une chambre, puis une tour, puis encore d’autres fortifications, et vous arrivez à construire une forteresse intérieure et vous finissez par posséder votre propre château.

 

 

L’attention à soi

Le premier des exercices spirituels des philosophes est « l’attention à soi ». C’est l’exercice le plus puissant, le plus fondamental, celui sans lequel aucun autre n’est possible, car c’est celui que toute transformation nécessite. L’attention à soi consiste à s’intéresser de prêt à ce que l’on fait tout de suite, à ce que l’on pense dans l’instant, dans le moment présent. L’avenir peut vous paraître effrayant car inconnu et impossible à définir, et le passé peut vous être entêtant car incompréhensible et presque aussi obscure que l’avenir, mais le présent qui est un instant réduit, qui est limité, qui est tout de suite là, est beaucoup plus gérable. Dans l’instant présent, vous commencez à faire très attention à vous-mêmes, à ce que vous faites, à ce que vous pensez, et maintenant que vous vous rendez compte de ce qui se passe en vous, vous pouvez vous empêcher d’agir au contraire de votre intérêt, et vous inciter à agir dans la direction que vous désirez, dans la direction du changement. « L’attention (prosochè) est l’attitude spirituelle fondamentale du stoïcien. C’est une vigilance et une présence d’esprit continuelles, une conscience de soi toujours éveillée, une tension constante de l’esprit. Grâce à elle, le philosophe sait et veut pleinement ce qu’il fait à chaque instant.2 »

Je vais essayer d’expliquer d’une manière plus pratique comment est-ce que c’est possible d’appliquer cet exercice d’attention à soi. Mettons-nous dans une situation que beaucoup d’entre nous vivons chaque jour.

 

Exemple pratique

Vous vous réveillez le matin et pendant quelques secondes, vous sentez simplement votre corps qui démarre, aucune pensée n’est encore venue, il n’y a que vos sens qui commencent à envoyer des informations à votre cerveau, vous ouvrez les yeux et un peu de lumière y pénètre, vous commencez à entendre les bruits du matin, vous regardez le plafond et vous vous rendez compte que c’est un nouveau jour, et c’est comme s’il n’y avait aucun problème dans le monde, mais après un court instant, comme si votre mémoire et vos pensées venaient d’être démarrées à leurs tours, vous commencez à vous rappeler de tout ce qui s’est mal passé la veille, de tous les problèmes que vous traînez depuis plus longtemps, de tout ce qui risque de tourner mal aujourd’hui, de tout ce qui vous attend de difficile dans la semaine, et dans le mois, et dans l’année et dans votre vie, et c’est parti pour un train de pensées compulsives qui vont ruiner une autre journée. Alors que vous étiez tranquille à votre réveil, votre corps tout seul ne voyait rien de vraiment compliqué à soutenir, très vite les pensées négatives vous ont submergé quand votre esprit s’est enclenché. C’est comme un ordinateur que vous venez d’allumer et qui a l’air de fonctionner parfaitement durant le démarrage, et c’est quand le démarrage est terminé qu’il commence à afficher des messages d’erreur. Que s’est-il passé ? Est-ce que vous n’aviez pas de problèmes avant d’y penser, avant de les créer ou au moins de les amplifier comme si un vent léger vous paraissait aussi fort qu’une tempête ?

Après un matin qui commence avec des pensées malheureuses, toute votre journée est condamnée à être une pente descendante qui commence par la défaite et qui se termine par le désespoir, puis un difficile sommeil jusqu’au prochain jour pour tout recommencer dès le réveil encore une fois, mais cette fois-ci peut-être d’un point plus bas de la pente. N’acceptez-pas que ce soit une journée humaine normale, cela ne peut pas l’être, et ne vous résignez pas à vivre toutes vos journées ainsi, c’est justement possible de changer en faisant attention à soi, à notre comportement, à nos pensées qui surgissent dans notre esprit.

 

Application de l’exercice d’attention à soi

Le travail d’attention à soi dans ce cas-là consiste à se rendre compte de ces pensées nuisibles dès qu’elles arrivent le matin. Vous ouvrez les yeux et bien sûr vous savez qu’elles vont venir parce que vous vous connaissez, et sans faute vous vous dites des pensées de plus en plus déprimantes : « Aujourd’hui encore je vais voir mon chef que je ne supporte plus et ça m’énerve. Je serai encore en retard sur mon boulot et je ne pourrai pas sortir tôt ce soir pour aller jouer au basket avec mes amis. J’ai encore l’électricité dans le séjour de mon appartement que je dois réparer et je n’ai pas le temps pour ça non plus. Tout me tombe dessus en même temps comme toujours. J’en ai marre. Je n’arriverai jamais à résoudre les problèmes que j’ai, je suis nul, je ne m’en sortirai jamais. » Mais comme vous êtes en train de faire attention à vos pensées, vous vous dites cette fois : « aha ! Voilà que je commence déjà à dire du mal de moi-même alors que la journée commence à peine, comme je le prévoyais. Je suis en train de me détruire avant même de voir mes problèmes se manifester, et c’est une pente glissante qui descend très bas sur laquelle mes pensées risquent de me mettre si je les laisse faire. » Vous savez très bien que continuer ces pensées ne va mener nulle part de bien, que cela ne va résoudre aucun problème. Au contraire cela ne risque que d’en créer d’autres imaginaires, ou risque de vous vider tellement de votre énergie et de vous rendre tellement faible que vous n’arriverez même pas à affronter les premiers problèmes qui sont réels.

Donc pour éviter de mal commencer la journée, vous faites attention à ce qui se passe dans votre tête dès le réveil, et vous essayez de diriger vos pensées vers ce qui est important à faire tout de suite. Alors vous devez vous dire : « la journée démarre, je veux et je dois bien la commencer, donc je dois me lever, m’étirer s’il y a besoin, bouger un peu mes muscles pour les activer, prendre une douche, prendre un petit déjeuner qui me rassasie et me donne de l’énergie, et aller essayer de résoudre ces problèmes qui ne sont pas au-delà de moi contrairement à ce que mes pensées veulent me laisser croire. » Évidemment, comme vous avez l’habitude de penser sans arrêt, les pensées nuisibles vont revenir très vite, peut-être dans l’instant, dès que vous vous relâchez elles reviennent à l’assaut, c’est pour cela que l’exercice d’attention à soi doit être exécuté continuellement, pour à chaque fois détecter l’apparition des pensées que vous voulez combattre et qui vous tirent vers le fond, et rediriger votre esprit vers ce qui est important et ce qui va vous faire avancer et remonter.

 

Le temps pour changer

Au début, les pensées vont gagner, parce qu’elles ont toujours gagner, elles ont l’habitude de prendre toute la place et elles ne se laissent pas faire facilement. Donc à un moment elles démarrent et vous les laissez faire parce que vous ne maîtrisez pas encore l’exercice d’attention à vos pensées, c’est normal vous le découvrez à peine, et vous n’arrivez pas à les arrêter, elles vous mettent sur la pente et vous glissez. Vous penserez alors que vous n’y arriverez jamais, ce qui est naturel puisque vous êtes en bas de la pente et c’est les idées qu’on a lorsqu’on est à cet endroit. Mais vous reprenez tout de suite l’exercice d’attention à vous-mêmes, vous redirigez vos pensées vers ce qui est important et ce qui vous permet d’avancer pour changer d’attitude, et vous livrez le combat contre ce qui vous nuit et vous rend la vie ingérable. Plus vous le faites, plus vous le répétez durant la journée, durant la semaine, plus vous maîtrisez l’exercice et il devient un réflexe. Les pensées compulsives commencent, elles vous mettent sur la pente glissante, vous commencez à glisser, mais vous faites de mieux en mieux attention et vous vous rendez compte que vous glissez, alors vous vous rattrapez. Au fur et à mesure de l’exercice, vous arrivez à vous rattraper un peu plus haut sur la pente, et après plusieurs semaines de combat, vous les identifiez dès qu’elles arrivent. Ce n’est pas qu’elles n’arrivent plus du tout, c’est que vous devenez plus fort à les identifier, vous devenez plus conscient de vos schémas internes que vous avez laisser gagner jusqu’ici. Vous vous rendez compte de la pente, et vous vous empêchez de tomber, parce que vous avez appris à vous rattraper.

Le travail d’attention à soi appliqué aux pensées compulsives consiste finalement à apprendre à se dire quand les pensées surviennent naturellement dans votre esprit : « Mais qu’est-ce que je suis exactement en train de penser à l’instant ? » C’est comme si vous sortiez de vous-même, que vous vous regardiez de haut et que vous voyiez cette personne qui a votre corps et votre esprit avoir ces mauvaises idées que vous reconnaissez très bien, et vous vous dites : « mais qu’est-ce que cet imbécile est en train de faire, il sait très bien que s’il continue comme cela il va arriver là où il ne veut pas arriver, et pourtant il le fait. » C’est ce qui permet de vous analyser pour écarter ce qui est nuisible et que vous ne voulez pas reproduire, et pour renforcer ce qui est favorable et essentiel et que vous vous voulez réussir de mieux en mieux, c’est-à-dire c’est ce qui permet de changer.

 

Les efforts du philosophe

L’exercice d’attention à soi est l’exercice le plus fondamental car il est nécessaire à tout changement. Ce n’est pas possible de changer quelque chose si l’on ne se rend pas compte de ce qu’il faut changer, si l’on n’est pas conscient de ce qui va mal et que l’on voudrait corriger. Il se concentre sur le présent car c’est là où tout se passe, c’est dans le présent que se cumulent tous les faits de la vie et c’est quand on oublie le présent et qu’on laisse se cumuler ce qui nous fait du tort et qui dépend de nous que nos vies dérivent vers le mauvais et vers le pire. Le philosophe se concentre sur le présent et fait attention à lui-même pour toujours se diriger vers ce qu’il désire, vers plus de sagesse. C’est un travail quotidien sur son esprit qu’il mène, et il pratique tous les jours les exercices pour s’orienter vers le changement bénéfique qu’il veut voir en lui.

« L’attention à soi » n’est pas un exercice facile, mais c’est le plus important à connaître et à intégrer. C’est un exercice qui demande beaucoup d’énergie parce qu’il faut garder une tension constante sur son esprit comme si nous étions en train de surveiller un malfaiteur prêt à commettre un crime. Mais c’est un exercice qui, s’il est bien travaillé dans la durée et maîtrisé dans la profondeur, vous permet de développer une compétence puissante qui est réutilisable à l’infini, c’est la compétence de pouvoir changer et s’adapter.

 

Pierre Hadot, Exercices spirituels et philosophie antique, Exercice spirituels, Apprendre à vivre.

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